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Le Salon Romantique : Pierre Franck, violon 1 (Andrea Guarnérius, Crémone, 1660) ; Violaine de Gournay, violon 2 (François-Louis Pique, Paris, 1812) ; Sophie Cerf, alto (Gasparo Lorenzini, Crémone, ca 1769 ; Jérôme Huille, violoncelle (Nicolas Vuillaume, Mirecourt, 1847)
1er Enregistrement mondial - parution : 26 mars 2009. CD Ligia Digital LIDI 0302198-09 (3487549901987) – durée 71 minutes - Distribution Harmonia Mundi.

L'histoire commence en Auvergne un mois de février du siècle dernier. Le ciel est d'une pureté à couper le souffle et le soleil matinal accentue la blancheur des jardins tout en irisant les contours d'une demeure ayant abrité plusieurs générations de descendants de George Onslow. La température n'excède pas 8 degrés. Dans la bibliothèque, les partitions s'accumulent et je réchauffe mes mains contre la tasse de thé qui fume à côté de l'ordinateur. J'ouvre un ouvrage avant de le reposer pour contempler la vue splendide qui s'offre à moi par la fenêtre. Depuis trois jours, je catalogue, je classe, j'explore, je photographie des œuvres à tour de bras mais à cet instant précis, je n'arrive pas à contenir l'excitation du moment et je savoure ce hasard qui vient de m'apporter une découverte inespérée : un opus inconnu, une partition introuvable dont j'avais seulement trouvé la trace au détour des correspondances du compositeur : Guise, opéra comique en trois actes arrangé en quatuor par l'Auteur op. 60.
L'ouvrage intrigue par sa particularité et sa facture : un opéra transcrit intégralement pour quatuor à cordes par le compositeur lui-même. Sauf erreur, on touche ici à quelque chose d'unique dans l'histoire musicale du 19e siècle ! Car s'il existe pléthore de transcriptions (y compris pour quatuors à cordes) elles ne sont, à ma connaissance, jamais œuvres d'auteurs. Elles émanent de la plume de musiciens spécialisés dans ce type d'activité dont on ne connaît pratiquement plus les noms. Or, la singularité de l'opus 60 réside dans le fait que c'est le compositeur lui-même qui a recréé le texte complet de son opéra pour le transformer en quatuor. C'est également lui qui l'édite, sans lui assurer pour autant une quelconque publicité ni la moindre diffusion.
Guise en quatuor pourrait être une découverte sans conséquence, un opus à rajouter dans une liste d'œuvres et une satisfaction pour la musicologie… Je pressens que c'est plus et mieux que ça !
L'opéra en quatuor abandonné sur le papier depuis plus d'un siècle occupe mon esprit durant des années dans l'attente que le miracle d'une rencontre se produise. Car les œuvres d'Onslow ont une caractéristique, c'est qu'elles choisissent elles-mêmes leurs interprètes ! Combien de musiciens ai-je rencontrés qui, après avoir déchiffré nombre d'œuvres, m'ont affirmé qu'ils avaient choisi tel quatuor ou tel quintette parce que c'était « le plus beau ». Force est de constater, face à la quantité d'opus joués, qu'il y a donc une rencontre privilégiée qui s'effectue indépendamment de tout critère musical de type objectif. Mais Guise en quatuor est un véritable monstre ! Deux suites composées chacune de cinq numéros dont certains représentent entre 8 et 15 minutes de musique. Et ce ne sont pas de rassurants mouvements de sonates dans lesquels l'auditeur retrouvera ses thèmes et ses développements... Les changements de tempi, de tonalités et de caractères se succèdent au rythme haletant de l'opéra… Quels musiciens voudraient s'y essayer et investir des dizaines d'heures de travail pour faire revire une telle œuvre sachant que celle-ci n'aura par la suite aucune chance d'être jouée en concert et sera probablement assassinée par une critique désorientée par le kitsch caractéristique d'un style opératique français de la première moitié du 19e siècle ?
Au fil du temps, il m'arrive de mettre la main sur des curiosités comme la parution, en 2004, d'un disque de quatuors comprenant cinq extraits de Guise présentés comme œuvre d'Onslow. Il s'agit en réalité d'arrangements concoctés par un transcripteur anonyme du 20e siècle : parties inventées, fausses tonalités, adaptations libres et technique de transposition propre à la musique de variété... Ce « faux », bien anecdotique au demeurant, montre que Guise arrangé en quatuor par l'Auteur attendait ses interprètes…
Comme chacun sait, les grands projets naissent rarement au cœur des sacro-saintes réunions que notre époque a systématisées mais plutôt autour d'une bonne bouteille, dans le feu et les rires d'une conversation amicale… Lors de ces soirées où nous parlons musique, Pierre affirme tout à coup, sans avoir lu, ni vu la partition, que Guise opus 60 est le projet qu'il attend ! Ce voltigeur, amateur de grands Bordeaux et d'instruments anciens ne sait pas où il met les pieds ! Je sens que « monter » Guise sera tout sauf une partie de rigolade et que cela lui demandera beaucoup plus de travail qu'il ne l'imagine. Je me demande s'il y aura quelqu'un pour le suivre dans cette entreprise assez folle mais je lui apporte la musique.
Dès la première répétition en quatuor, chacun est séduit par les beautés de la partition mais tout le monde se demande ce qu'on va bien pouvoir faire de cet étrange patchwork où s'entrechoquent les styles et les genres les plus divers (bel canto, airs, duos, trios, musique symphonique, quadrilles, espagnolades, galops, musique martiale, romances, chansonnettes !...). Néanmoins, l'œuvre s'impose rapidement par le charme de ses thèmes, ses rythmes de danses, sa dynamique irrésistible, ses harmonies romantiques, ses effets sonores étonnamment modernes, ses chants d'un lyrisme bouleversant et ses tournures parfois déroutantes et démodées…
Le résultat est enfin là, à la hauteur de ce qu'on attendait. Critiquer une création à laquelle on a soi-même participé peut évidemment offrir toutes les garanties de subjectivité. Pourtant, je puis affirmer que celui qui écoutera et réécoutera l'intégralité de l'œuvre avec attention entendra une musique inouïe à ce jour et mise en valeur par quatre musiciens ayant tout donné pour la faire revivre avec talent : un Guarnérius d'une sonorité magnifique, tenu par un Pierre Franck pour qui la voix humaine et le chant n'ont plus de secret. Un second violon (Violaine de Gournay) et un violoncelle (Jérôme Huille) très inspirés qui insufflent aux différents mouvements une dynamique rythmique et harmonique impérieuse. Un alto, d'une ampleur sonore rare, dont les contrechants interprétés avec une poésie infinie par Sophie Cerf épousent étroitement le lyrisme du premier violon. Enfin, un ensemble irréprochable et une prise de son admirable faite au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin. On découvrira à quoi pouvait bien ressembler la musique cultivée dans nombre d'opéras français méconnus aujourd'hui et l'on comprendra pourquoi le compositeur, malheureux de ses échecs à la scène, affirmait pourtant qu'il y avait de « belles choses » dans Guise…
Guise en quatuor étant avant tout une musique narrative et descriptive, on a joint dans le livret un résumé de l'opéra ainsi que ses correspondances avec le quatuor à cordes.
Viviane Niaux
Février 2008
Ecouter : Guise, opéra comique arrangé en Quatuor op. 60.
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