Site de l'Association George Onslow
"On avait fait à la bourrée une réputation - qui tend aujourd’hui à disparaître, - de lourdeur et de vulgarité, réputation basée sans doute sur des observations incomplètes ou des communications inexactes, car loin d’être grossière, la bourrée est au contraire très gracieuse, aussi gracieuse pour ne pas dire plus que bien des danses modernes.
Il existe deux sortes de bourrées : la bourrée proprement dite, à 3/8 et la montagnarde à 2/4.

La première est la plus répandue; elle est à la fois une danse et un chant, car il n’existe pas de bourrée qui n’ait un couplet et quelquefois plusieurs versions différentes. Ces paroles sont le plus souvent satiriques, quelquefois tendres ou mélancoliques et parfois très gauloises. Elles sont chantées par une ou plusieurs femmes, ou alors par le "cobretaire" qui joue en même temps l’air sur "lo cobreto" ; cet instrument n’est autre chose qu’une variété de musette dont le réservoir est fait d’une peau de jeune chèvre, en patois "cobreto". Ces quelques phrases chantées, allusions à un évènement local, esquisses d’idylle ou de satire, pleines de sel, de bon sens et de poésie, en patois, perdent leur signification lorsqu’on essaie d’adapter une traduction française à leur rythme, car le dialecte auvergnat, très riche, mais très concis, permet bien rarement une adaptation exacte.
Les paroles de cette sorte de bourrée se chantent sur une mélodie à 3/8, sur un rythme très accusé, dans un mouvement vif, le troisième temps de la mesure toujours fortement marqué; au point de vue du rythme, la comparaison s’impose avec les danses espagnoles, notamment la "jota" et le "fandango". La phrase musicale se compose de deux parties dont la première se répète deux fois, la seconde fois plus fort, pour avertir les danseurs que l’on passe à la deuxième partie, nommée la "tourne" parce que les danseurs exécutent des mouvements différents. La tourne terminée, la bourrée reprend sans interruption de nombreuses fois de suite ou plusieurs bourrées sont jouées successivement.
Quatre danseurs sont nécessaires et les "figures" n’existent pour ainsi dire pas, car on ne peut guère appeler "figures" les croisements ou mouvements divers qui sont exécutés. Cette danse s’est vu ajouter dans les villes, où elle commence à se répandre, voire à Paris, des figures, qui, si charmantes qu’elles soient, altèrent son originalité en la compliquant. Très simple est la bourrée, en effet.
Comme la plupart des danses primitives, elle exprime, en une mimique naïve, le caractère de l’homme et de la femme, l’attrait des sexes. L’homme danse fièrement, parade autour de la femme; il frappe du pied comme pour montrer sa force et de temps à autre jette un cri aigu. La femme, elle, danse avec coquetterie, cherche à attirer l’homme; approche-t-il, elle s’effarouche de son désir et l’évite, pour l’appeler de nouveau lorsqu’il s’éloigne. Poursuite amoureuse, force et ruse, telle est la signification de cette bourrée qui est tout à fait charmante; et il serait vraiment à souhaiter que cette danse remplaçât certaines danses modernes, infiniment moins gracieuses et moins caractéristiques.
Au XVIIe siècle, époque où régnaient pourtant la pavane, la gavotte et le menuet, danses gracieuses s’il en fût, Mme de Sévigné écrivait pendant un séjour en Auvergne, en 1696, que les bourrées étaient «les plus jolies du monde»: «Il y a beaucoup de mouvement et l’on se dégogne extrêmement. Mais si on avait à Versailles de ces sortes de danses, en mascarade, on en serait ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes... Tout mon déplaisir, c’est que vous ne voyiez point danser les bourrées d’Auvergne; c’est la plus surprenante chose du monde...»
Toute autre est la Montagnarde, à 2/4. Si la première est gracieuse, légère, celle-ci est rude et n’est dansée qu’entre hommes. Tandis que la bourrée précédente ne comporte pour ainsi, dire pas de figures, celle-ci en comprend un grand nombre de très caractérisées et sous ce rapport n’est pas sans analogie avec le quadrille, tout en ne lui ressemblant que de très loin, (Heureusement pour elle!). Cette bourrée est comme martelée à coups de talon, ponctuée de cris sauvages, et, en la voyant danser dans la Haute-Montagne, par des hommes seuls, le bâton suspendu par une lanière de cuir au poignet, faisant des gestes fiers, on ne peut s’empêcher de songer à des guerriers mimant leur joie après la victoire et célébrant leur triomphe et la pensée remonte, à travers les siècles jusqu’à leurs ancêtres, les héroïques Arvernes, dont la race puissante â suscité le Vercingétorix.
C’est bien certainement d’une antique danse guerrière que provient la Montagnarde, certaines de ses figures le prouvent; aussi, bien que n’ayant pas la grâce et, le charme de la bourrée à 3/8, est-elle plus curieuse à voir danser. Le rythme est encore plus accusé et présente une allure guerrière, héroïque, indéniable.
J’espère, par les quelques lignes qui précèdent, avoir bien montré ce qu’est la Bourrée sous chacun de ses aspects et avoir ainsi fait connaître à ceux qui l’ignoraient une des plus vieilles danses qui existent et qui fut de tout temps dansée en Auvergne. (On l’y rencontre déjà au IXe siècle !).
D’autres provinces la connaissent, mais elle y est plus ou moins défigurée et si l’on veut avoir une idée exacte de ce qu’elle est, c’est en Auvergne seulement qu’il faut aller l’étudier, puisque c’est là sa patrie et qu elle y est vraiment la Danse nationale."
C'est par ces mots que Joseph Canteloube introduisait en 1907 son édition des Chants populaires de Haute Auvergne et de Haut Quercy non rééditée à ce jour. Malheureusement oublié, ce petit texte est passionnant tant sur le plan purement descriptif que sur le plan de l'interprétation sociologique. Sa lecture pose également question car on y trouve une définition rythmique de la bourrée d'Auvergne qui n'a pas fini d'être discutée et sur laquelle Canteloube lui-même reviendra à plusieurs reprises notamment dans son "Anthologie des chants populaires français" (éditée par Durand depuis 1951 et toujours disponible) contenant deux volumes disctincts pour les provinces de Haute et Basse Auvergne.
Précisons qu'en théorie, la bourrée dite d’Auvergne se caractérise par un rythme ternaire. C’est la “bourrée française” (que l’on trouve dans la suite instrumentale de la seconde moitié du XVIIe s. et de la première moitié du XVIIIe s.) qui a un rythme binaire. Cependant, en Basse-Auvergne (Puy-de-Dôme), on appelle “bourrée” une danse à deux temps et “montagnarde ” (ou “bourrée de la montagne”) une danse à trois temps. C’est exactement l'inverse pour la Haute-Auvergne (Cantal) où la bourrée est à trois temps tandis que la montagnarde (beaucoup moins pratiquée) est à deux temps. Selon les ouvrages consultés, on trouve des appellations différentes pour un même air de danse qui donc peut s’intituler bourrée ou montagnarde.
Chansons d'Auvergne / Recueillies, notées et harmonisées par Mario Versepuy.
En Plein air : 15 chansons d'Auvergne et du Velay / par Mario Versepuy.
Jean-François "Maxou" HEINTZEN, Musique discrète et Société : les pratiques musicales des milieux populaires, à travers le regard de l'autorité dans les provinces du centre de la France, Thèse de doctorat d'histoire, Clermont-Ferrand, Université Blaise-Pascal/C.H.E.C., 2007.
Cette thèse étudie durant deux siècles les constituants du folklore musical : expressions instrumentales et chantées, danses, et plus généralement toute manifestation de sociabilité liée au sonore. L'aire géographique abordée comprend l'Allier, le Cher, la Nièvre, le Puy-de-Dôme, et leurs marges. La délimitation des pratiques étudiées refuse l'opposition frontale savant/populaire en se focalisant sur les caractéristiques sociales du groupe humain qui génère ou reçoit les dites manifestations sonores. Ainsi des répertoires variés sont concernés, tant les productions du « petit peuple » que les oeuvres qui lui sont librement accessibles (musique d'église, hymnes civiques). Les sources s'éloignent des écrits ethnographiques, et privilégient l'expression des autorités génératrices d'archives : seigneuriales, communales, religieuses, et judiciaires. Parallèlement à une mise en perspective nationale, nos sources présentent un caractère essentiellement local.
Les points de vue exprimés par l'Autorité – qualitatifs, normatifs ou prescriptifs – constituent l'élément essentiel de notre recherche : nous souhaitons étudier tout autant l'histoire de pratiques que l'évolution du regard de l'autorité à leur égard. En particulier, la présence de la Révolution Française au milieu de la période choisie n'est pas anodine : en quoi ces années ont-elles infléchi les pratiques musicales de milieux populaires ? Quels usages hérités de l'Ancien Régime ont traversé la tourmente révolutionnaire ? Quelle modernité a pu s'immiscer dans l'expression sonore au XIXe siècle ? Comment l'autorité passe-t-elle, d'une époque à l'autre, du désir d'éradication à l'intérêt, de l'ignorance au dédain ?
Contacter J.-F. Heintzen : maxou.heintzen[at]orange.fr
lien :"Maxou"

L'Album Auvergnat de Jean-Baptiste Bouillet (1853) interprété par : Julien Barbances, musette du centre; Sylvie Berger, chant; Cédric Hergault, tambour; Jacques Lanfranchi, musette du centre; Jean-Miche Péru, vielle; Gilles Poutoux, accordéon diatonique; Philippe Suzanne, fifre. AEPEM04-01
On peut acquérir ce CD à l'Amta
Auvergne : Les orgues de Clermont-Ferrand, La Bourrée d'Auvergne, Edouard Onslow, Bibliographie des écrits sur la musique en Auvergne, Peirol d'Auvèrnha, Louis Bachelier, Anthoine de Bertrand, Guillaume Bouzignac, Joseph Canteloube, Jules Cazenaud, Aloys Claussmann, Antoine Dauvergne, Guillaume Ross dit Despreaux, Antoine Dessane, Louis Gémont, Louis Grénon, François George Hainl, Laussedat, Edmond Lemaigre, Antoine Lhoyer, Antoine Marmontel, Antony Maubert, Léon Melchissédec, Henri Quittard, Jean-Philippe Rameau, Gilles Raynal, Jean Soulacroup, Alexandre Tarnowski, Michel Woldemar.
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