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Le Trio d'Onslow (2e partie)

Lire la première partie de cette nouvelle d'Alfred de Bougy

IV.

Les femmes, soit timidité et pudeur naturelles, soit habitude de retenue, possèdent bien mieux que nous l’art de comprimer, de dissimuler leurs impressions et leurs sentiments intimes quand cela est nécessaire.

Mademoiselle Dalméras éprouva une émotion et un saisissement tout aussi vifs, mais elle sut se contraindre et joua très habilement l’indifférence.

Le dîner fut splendide et cérémonieux, c’est-à-dire long et ennuyeux. Au sortir de table on alla se promener dans les jardins; on ne rentra au salon qu’à la tombée de la nuit, pour prendre le thé. Pendant tout ce temps, Halltry dut se tenir sur la réserve et il donna de bon cœur au diable, in petto, son oncle, sa tante et toute la dynastie des Beresford. Enfin, pour terminer dignement la journée, on songea à faire de la musique, c’est-à-dire, vous l’avez sans doute deviné, à exécuter le fameux trio de George Onslow.

Le petit concert commença brillamment par une fantaisie à quatre mains sur des motifs de la Lucia. Miss Elley s’acquitta bien de la partie chantante, qu’elle avait étudiée à satiété, il faut le dire, et mademoiselle Dalméras s’effaça modestement en jouant la basse: mais il était aisé de s’apercevoir que la maîtresse stimulait, échauffait l’élève, la retenait quand elle accélérait le mouvement, et l’entraînait quand elle le ralentissait.

La facilité du jeu, le brillant de l’exécution ne sont pas choses à dédaigner assurément; mais l’important, l’essentiel en musique, c’est l’art de l’expression, le sentiment, le don des nuances. Sans cela on peut devenir une parfaite mécanique, rien de plus.

Miss Elley chanta ensuite des romances françaises, puis mademoiselle Daméras joua quelques morceaux de son répertoire, qui se composait des oeuvres de Chopin, de Liszt, de Mendelssohn et d’Alkan. Il va sans dire qu’elle eut plus de succès que chez M. Dodd.

– Je ne me lasserais pas de vous entendre, mademoiselle, dit sir Herbert, en faisant force saluts à l’institutrice; j’admire votre talent hors ligne. Et puis cette musique a, ce me semble, une certaine parenté avec celle de l’illustre Onslow, mon ami ; elle m’enchante, me ravit, me transporte dans je ne sais quel monde idéal... Pour vous écouter, j’oublierais de dormir, de manger et de boire.

– En parlant ainsi, le major dilettante saisit au passage un verre de punch et une copieuse tranche de sweet-cake (gâteau sucré), comme pour corroborer son assertion, ce qui fit sourire la belle artiste.

Halltry, qui s’était approché, joignit ses compliments chaleureux à ceux de son oncle, et la Française rougit de plaisir.

A ces morceaux succéda un assez long intermède de causerie et on songea enfin à essayer le trio, pour la bonne bouche.

Des pupitres furent apportés. L’oncle et le neveu tirèrent de l’étui leurs instruments, prirent le la, s’accordèrent, préludèrent, et Oltram crut devoir prier miss Elley par politesse, d’interpréter la partie de piano. elle s’en défendit avec appréhension, une frayeur qui ne provenaient pas d’une défiance exagérée de ses forces, d’une modestie outrée; mais le major insista, lord Beresford et miss Dolly firent chorus, et la jeune fille céda en tremblant.

Il s’agissait pour elle de déchiffrer sans hésitation, d’exécuter couramment, à première vue, une partie difficile, compliquée, et sur les portées de laquelle gambadait une longue farandole de triples et de quadruples croches, lutins noirs et moqueurs qui semblaient défier ses doigts de les atteindre à la course. A l’aspect de cette myriade de méchantes petites créatures, comment ne pas être pris de vertige !... La pauvre Elley, à peine assise sur la sellette, sentit sa vue se troubler, ses nerfs se crisper et des gouttes de sueur ruisseler sur son front. La major frotta de colophane son archet, battit une mesure pour indiquer le mouvement adagio et donna le signal de l’attaque de l’introduction.

C’est une terrible chose, il faut en convenir, que ce mouvement si lent, si solennel, si mesuré, pour les gens qui manquent d’aplomb et ne savent pas se contenir. Ils pressent insensiblement et finissent quelquefois par entraîner ceux qui accompagnent, si bien que, sans s’en apercevoir, on arrive jusqu’à l’allegretto en passant par l’andante. Alors le morceau est défiguré et perd tout son caractère. C’est ce qui arriva.

Les deux ou trois premières mesures marchent sans encombre. Tim attaque la note avec précision, vigueur et netteté. La corde vibre sous ses doigts exercés, il se surpasse, moins pour l’auditoire que pour mademoiselle Dalméras ; Sir Oltram, qui lui donne la réplique, a retrouvé son jeu de vingt-cinq ans. Noble émulation! L’oncle et le neveu rivalisent de traits heureux, de sons veloutés, limpides, langoureux, de staccati énergiques, d’accords merveilleusement frappés, de notes qui imitent la voix humaine. Ils font entendre tour à tour des sanglots, des gémissements, des cris de l’âme, des accents déchirants, des éclats de rire et de vives saillies.

Elley se démène de son mieux et court la poste quand il faudrait marquer le pas. Sir Oltram frappe du talon de grands coups sur le parquet pour la retenir, modérer son allure, et ne peut y parvenir; mais voilà que miss Beresford manque un trait essentiel, se trouble, perd la tramontane, sue sang et eau, reprend en tâtonnant le fatal passage, le manque derechef, et, complètement démoralisée, s’arrête court, comme fait un cheval qui, s’étant emporté, vient se butter et se briser contre un obstacle infranchissable. Que les dames veulent bien me pardonner cette malséante, mais juste comparaison.

– Recommençons, s’il vous plaît, miss, dit d’un ton impassible le major en épongeant à l’aide de son foulard les cordes moites du violoncelle. On recommence. Cette fois miss Elley escamote prudemment le trait scabreux, esquive la difficulté en la tournant et compte des pauses. Mais, comme le passage escamoté est un chant, il résulte de ce tour d’adresse qu’on n’entend qu’un accompagnement. L’effet est complètement manqué.

Sir Herbert pâlit, fronce les sourcils, soupire bruyamment et peste tout bas.

Il faut être musicien, exécutant, pour se faire une juste idée de ce supplice, auquel les tourmenteurs de l’Inquisition n’ont pas pensé et qui en vaut bien un autre. On passa outre.

Tantôt miss Elley croque des notes, estropie des chants, défigure sans pitié de gracieuses mélodies ; tantôt elle bredouille, tantôt elle galope, tantôt elle se traîne péniblement, cahin-caha.

Sir Oltram et sir Halltry marquent le pas ou courent à perdre haleine, selon le caprice de la jeune fille. Enfin, de guerre lasse, l’archet s’échappe en même temps de la main de l’oncle et de celle du neveu. Le major ne peut comprendre qu’on joue mal un morceau qu’il a rabâché à satiété, qu’il sait par cœur, et laisse percer son impatience et son humeur. Il se lève en déclarant qu’il est inutile de tenter une nouvelle épreuve.

Lady Beresford se renverse dans son fauteuil en éclatant de rire, et son noble beau-frère, tout grave, tout solennel qu’il est par tempérament et par habitude, partage cette hilarité. Mademoiselle Dalméras, peinée du fiasco piteux de son élève, plus encore par bonté naturelle que par amour-propre de professeur, s’empresse d’aller la consoler.

Miss Elley quitte le piano d’un air boudeur et les larmes aux yeux.

– Eh! miss, dit la vieille tante de Tim, il ne faut pas vous affliger pour si peu. Vous apprendrez le morceau à loisir... comme mon frère.

Cette indiscrétion fit faire la grimace à sir Herbert.

– Ces messieurs l’on voulu, dit Elley, je les ai prévenus... Qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-même de l’accident.

– Accident comique, dit lord Beresford. Il n’y a certes pas de quoi se désoler.

Sir Olgram n’était point du tout de cet avis.

– Excusez ma fille, monsieur le major, dit lady Beresford; elle est intimidée ce soir. Au surplus, je vois que ce trio présente de sérieuses difficultés d’exécution. Ne déchiffre pas à première vue qui veut. Nous avons par bonheur, mademoiselle Dalméras pour réparer la petite brèche faite à la réputation musicale de mon salon.

L’institutrice accéda avec une répugnance manifeste au désir de lady Beresford. Il lui était désagréable de briller, d’être applaudie et félicitée après l’échec subi par une élève aimée. Elle se tourna vers Elley d’un air triste qui semblait dire : pardonnez-moi, je vous en prie, je ne suis pas libre de refuser.

Ce scrupule de bonté délicate, d’exquise convenance, n’échappa à personne ; miss Elley en fut touchée et tendit affectueusement la main à mademoiselle Dalméras.

Les nuages qui couvraient le front du major se dissipèrent; il accorda de nouveau son violoncelle, préluda joyeusement par un staccato net et correct, digne de Batta, puis on reprit le trio qui, cette fois, fut exécuté à la perfection et enleva les applaudissement des auditeurs sans excepter miss Beresford.

Halltry traduisit son admiration passionnée pour la Française par des accents d’une véritable éloquence, et mademoiselle Dalméras lui répondit sur le même ton.

A la fin de ce dialogue musical, ils se comprenaient à merveille, ils s’étaient fait l’aveu de leurs sentiments, ils n’avaient plus rien à s’apprendre.

V

Il y eut, à dater de ce jour mémorable, un échange de visites entre les habitants des deux villas, et le trio fut interprété plusieurs fois d’une façon remarquable.

Depuis quelques temps le major semblait préoccupé, soucieux, inquiet. Il prenait fréquemment le bras de Tim pour faire le tour du jardin, en disant: «Venez, il faut que nous causions un peu.» Et pendant la promenade il n’entretenait son neveu que de choses indifférentes, ou ne soufflait mot. Un matin enfin, il parut faire effort sur lui-même et entra ainsi en matière :
- Décidément Tim, il s’agit d’aborder la question...
– Quelle question, cher oncle ? La question d’Orient.
– La question de votre mariage.
– Oh! Oh! je croyais que vous ne songiez plus à me marier.
– Si fait, mon neveu.
– Pourtant, mis Beresford...
– Il s’agit bien d’elle !
– Un magnifique parti, sous tous les rapports...
– Oui, mais...
- Grand nom, belle fortune.
– Certainement, mais...
– Une figure d’ange, une douce et frêle créature.
– Dites : mièvre et chétive.
– Quels jolis yeux bleus !
– Dépourvus d’expression...
– Quels beaux cheveux blonds !
– Couleur de filasse...
– Un teint de « lis et de roses ».
– A trente ans, ces fleurs-là seront fanées, j’en réponds.
– Quels bras charmants !
– Malheureusement, ce sont « deux bras gauches ».
– Rivarol, un détracteur systématique des Anglaises, vous a fourni cette petite méchanceté.
– Jamais elle ne pourra jouer correctement la moindre sonate.
– Ah! nous y voilà. Je comprends où le bât vous blesse. Vous êtes, en vérité, bien sévère pour miss Beresford. Elle a en partage une ingénuité, une timidité, une candeur.
– Dites une nullité parfaite, une sottise pommée.
– Mon oncle !... Vous parliez mieux naguère de miss Elley.
– Parce que je ne la connaissais pas.
– Belle excuse, vraiment !
– On me l’avait vantée outre mesure... Ah çà ! mon neveu, est-ce que par hasard elle vous plairait ?… Soyez franc, je vous prie.
– Eh ! mais... elle ne me déplaît point.
– Tant pis.
– Je pensais que vous diriez : Tant mieux.
– Vous voulez donc que je fasse la demande ?
– Soit, faites-la.
– Sérieusement ?
– Mais oui !
– Ah! mon ami, y pensez-vous! Une mauvaise musicienne est le fléau d’un mari, le malheur d’un ménage. Elle vous ennuiera bientôt de son charivari quotidien, et alors vous perdrez patience, vous vous fâcherez ; puis, de guerre lasse, vous irez passer vos soirées au club. Votre femme s’en vengera.... Inutile de vous dire comment.
– Eh ! mon oncle, je m’amuse à vous faire enrager, je plaisante. Rassurez-vous; miss Elley Beresford ne sera jamais votre nièce.
– A la bonne heure, Tim ; j’ai en vue pour vous une autre personne.
– Halte-là ! cher oncle, vous savez bien qu’il n’est pas honnête de reprendre ce qu’on a donné. Or, j’ai donné mon cœur...
– Fadaise de roman, rengaines sentimentales. J’ai trouvé enfin ce qu’il nous faut.
– Voilà un étrange nous.
– Honni soit qui mal y pense !... Vous connaissez ma marotte ?
– Marotte est le mot... Je suis curieux de savoir qui vous avez à me proposer.
– Ne le devinez-vous pas ?
– Ma foi, non.
– Vous êtes donc sourd et aveugle ! J’ai trouvé pour vous...
– Dites pour nous ; ne vous gênez pas.
– Une demoiselle qui réunit toutes les conditions désirables.
– Est-elle noble ?
– Sans doute.
– Belle ?
– Admirablement.
– Spirituelle ?
– Comme un ange.
– Musicienne ?
- Consommée.
– De quelle couleur sont les cheveux ?
– Plus noirs que du jais.
– Est-elle Anglaise ?
– Non.
– Parbleu, mon oncle, il s’agit de mademoiselle Dalméras, ou j’ai la berlue.
– Eh ! oui, oui, c’est elle. Je doute fort que votre belle vaille mieux.
– Mieux ? Non, mais tout autant.
– Si l’une vaut l’autre, pourquoi vous refuserez-vous à faire ce que je désire ?
– Je ne m’y refuse pas.
- Dites-vous vrai ?
– Certainement.
– Ah! Tim, mon cher Tim !
– Permettez que je rie un peu, dans ma barbe blonde, de la versatilité des barbes grises. Je vous prends en contradiction flagrante avec vos principes.
– Comment cela ?
– Vous parliez de mésalliance quand il s’agissait de mademoiselle Trois Étoiles, et mademoiselle Dalméras, que vous me proposez, ne vaut pas davantage.
– Qu’en savez-vous ?
– Une demoiselle noble ne se fait pas institutrice.
– Pourquoi non, si elle est sans fortune ? Vaudrait-il donc mieux qu’elle se fit couturière ou modiste ?
– Vous avez raison. Après tout, c’est une profession honorable, ne l’exerce pas qui veut.
– Sachez que j’ai découvert une chose qui me ravit : cette demoiselle française est la fille du colonel d’Alméras (d, apostrophe, remarquez-le bien), un officier supérieur, originaire du département de l’Ariège, dont je fus le prisonnier, à la suite de la bataille de Toulouse, et qui me traita comme un frère d’armes. En mourant, il laissa une fille unique sans fortune, qui fut élevée à Saint-Denis. J’aurais adopté volontiers l’orpheline... Si j’eusse su son existence. Quand le colonel d’Alméras quitta ce monde, j’étais en garnison au Cap. Vous comprenez ?...
– Parfaitement. Au lieu d’une fille d’adoption vous aurez une nièce, une nièce capable de jouer la partie de piano de votre trio, dit Tim en riant.
– Voilà qui est arrêté.
– Oui, mille fois oui.
– Je suis aux anges... ; mais je vous l’avoue, Tim, je ne m’attendais guère à tant de docilité de votre part. Ce brusque changement de front...
– Je n’ai point changé, mon oncle, je vous jure, je n’ai point changé.
– Que me dites-vous là !
– La chose est des plus simples.
– Mais enfin... Comment ?
– Apprenez que mademoiselle d’Alméras et l’appât de M. Dodd sont une seule et même personne.
– Pas possible !
– Parole d’honneur.
– Quelle heureuse coïncidence !... Embrassons-nous Tim; vous êtes un homme de goût.
– Parbleu ! il y a longtemps que je le sais.
– Charmante modestie !
– En vérité, je dois de la reconnaissance à votre trio d’Onslow. Nous le jouerons tous les jours...
– Non pas ; cela vous en dégoûterait bien vite. Je me contenterai de deux fois par semaine. Est-ce demander trop ?
– Non, non, mon oncle.
– Ce cher trio m’a servi de critérium, de pierre de touche, m’a ouvert les yeux...
– Dites plutôt les oreilles.
– Comme vous voudrez.
– Il y a un léger grain d’égoïsme dans votre fait, mon digne oncle, convenez-en: mais cet égoïsme ne me déplaît point et je vous le passe de bon cœur.
– Je le crois bien. Quelle vie charmante ! Quels trios exquis !... L’eau m’en vient à la bouche par anticipation. Votre oncle va rajeunir de vingt ans pour le moins.
– Tout Beethoven y passera.
– Et Mozart, et Haydn, et Jean-Christophe-Frédéric Bach, et tutti quanti, pourvu qu’ils ne nous fassent point oublier mon cher Onslow.
– Il aura toujours la préférence... et pour cause.
– Puisque nous sommes d’accord, je ferai la demande la semaine prochaine.
– Pourquoi pas tout de suite ?
– Vous êtes pressé, cela se conçoit.
– Très pressé.
– Je vais écrire à miss d’Alméras. Faire la demande de vive voix, en présence de lady Beresford et de sa fille, serait chose trop embarrassante pour ces dames et pour moi. Lady Beresford en pensera ce qu’elle voudra. Elle sera, certes, bien surprise !
– Que nous importe ! Ecrivez de suite, je vous en prie, et surtout exprimez bien à mademoiselle d’Alméras tout ce que je ressens pour elle.
– Ceci est votre affaire. Quelle commission me donnez-vous là ? Je n’entends rien à ces sortes de choses, mais je me charge de la demande pure et simple, et vous promets de faire usage de toute ma rhétorique (si toutefois il m’en reste encore). Ah ! mon neveu, mon cher neveu, quelle musique nous ferons tous trois !
– C’est le cas de dire que nous vivrons en parfaite harmonie.

Le reste se devine.

Je n’ai pas appris que sir Herbert Oltram ait fait imprimer le trio.

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