Site de l'Association George Onslow
Une nouvelle parue dans l'Almanach Musical
(1859, 6e année, p. 39-48)
Alfred de Bougy est né en 1814 à Grenoble dans une famille certainement proche sinon issue de Suisse. C’est cette proximité qui va décider de l’orientation d’une partie de ses écrits (Le Tour du Léman). Son nom est aujourd’hui encore parfaitement répertorié dans la géographie genevoise par le localement célèbre «Signal de Bougy». A près de 24 ans il s’établit à Paris et devient en 1844 bibliothécaire en titre de la Bibliothèque Sainte-Geneviève dont il rédige l’histoire en 1847. Plus tard, il passe à celle de
Cette nouvelle a été rééditée pour la première fois depuis le XIXe siècle dans le bulletin n°5 de l'Association George Onslow.
Télécharger le texte complet en fichier.pdf : Le trio d'Onslow
I.
Sir Tim ou Timothy Halltry était un jeune gentleman né dans l’île de Wight, issu d’une famille très respectable de la petite noblesse anglaise.
Qu’on se représente un grand et beau blond d’une trentaine d’années, aux yeux bleus bien fendus en amande, portant barbe et moustaches à la française, chose beaucoup plus rare alors qu’elle ne l’est aujourd’hui. Son ton, ses allures, ses habitudes ne laissaient rien à désirer, et avaient un cachet de parfaite distinction, d’aisance élégante.
Orphelin de bonne heure, notre héros eut pour tuteur son vieil oncle, le major en retraite sir Herbert Oltram, baronnet, qui vivait dans l’île avec sa sœur, un peu plus âgée que lui, miss Dolly Oltram, restée fille, doyenne de la famille. Entre ces deux vieillards qui avaient administré ses biens, sir Tim grandit, se forma, s’instruisit, devint homme en un mot ; mais il fut pris bientôt de ce mal moral qui provient du climat de l’Angleterre, et n’a qu’un remède, la locomotion. C’est pourquoi il se mit à voyager et parcourut toute l’Europe. A l’ennui de la vie sédentaire succéda celui de la vie nomade; il revint à Wight, rapportant avec lui le spleen; son oncle, alors, lui conseilla d’occuper son esprit, de se créer un état, bien qu’il fût en possession d’une honnête fortune. Il y consentit, et, patronné par un haut et puissant personnage, membre du parlement, fut admis dans les bureaux du Foreing-Office pour y faire l’apprentissage du métier de diplomate.
Sir Halltry ne trouva point, dans les travaux bureaucratiques, la sérénité d’âme qu’il poursuivait inutilement depuis plusieurs années, et se prit à regretter le calme, les loisirs et les ombrages de l’île de Wight. Il avait pour supérieur ou chef de bureau un certain Lancelot Dodd, au buste trapu, abdomen proéminent, jambes courtes, grosse tête chauve, joues blafardes et grasses, nez à lunettes et à tabac, air épais et rusé tout à la fois, mine sournoise, petits yeux rouges et larmoyants au regard oblique. Ce personnage, causant un jour dans son cabinet avec Halltry, pour qui il affectait une grande considération, parce qu’il le savait puissamment protégé, amena la conversation sur le mariage, et conseilla au jeune fonctionnaire de prendre femme, offrant de lui faire connaître une demoiselle qui, à l’en croire, réunissait toutes les perfections imaginables, une demoiselle française dont le nom était Noémi Dalméras. Tim consentit volontiers à voir ce prodige et fut invité par Dodd à un raout musical et dansant où elle devrait se trouver. C’était comme on peut le penser, chez le chef de bureau.
Halltry trouva que les éloges de Dodd n’avaient rien d’exagéré, et il admira en parfait connaisseur, non seulement la beauté typique de mademoiselle Dalméras, - une brune des plus piquantes, - mais encore son remarquable talent de pianiste, qui fut peu goûté par un auditoire bourgeois et ignare. En revanche, les invités applaudirent à outrance mademoiselle Bertha Dodd, fille du chef de bureau, qui avait la fureur de vociférer des airs de grands opéras avec un organe effrontément faux, un accent détestable et des gestes impossibles. La pauvre demoiselle était aussi laide que prétentieuse et ridicule. M. Dodd ayant remarqué l’impression produite par mademoiselle Dalméras sur Tim, fit très froide mine à celui-ci, qui ne pouvait s’expliquer cette étrange inconséquence, cette bizarrerie. Halltry revint à d’autres soirées chez Dodd, mais n’y retrouva point la demoiselle française, dont il était vivement épris.
Plus triste, plus ennuyé que jamais, il apprit d’un de ses collègues de bureau le secret de cette comédie matrimoniale que nous allons révéler en peu de mots au lecteur pour arriver plus vite à notre anecdote.
Maître Dodd n’avait qu’un but, qu’un désir, qu’une pensée, qu’une ambition, marier sa fille, et ne voyant aucun épouser se présenter, il s’était avisé d’un singulier expédient, qui consistait à faire naître l’idée du mariage dans l’esprit des jeunes gentlemen riches et de bonne mine avec lesquels il se trouvait en rapport. Il leur parlait avec éloges de mademoiselle Dalméras, amie de sa fille ; il la leur proposait de son chef, et il les conviait à ses raouts, dans l’espoir que Bertha serait préférée, l’emporterait sur
Le jeune homme, dès ce moment, ne songea qu’à revoir
Ici comme notre petite histoire
II.
Les recherches de sir Halltry furent vaines. Il désespéra de retrouver mademoiselle Dalméras, et pris décidément Londres en grippe; il se préparait à partir pour l’île de Wight, à surprendre agréablement son digne oncle, quand un matin il fut invité à se rendre chez M. Lewis (Pultney-hôtel), dans Albermarle-Street, et trouva là son vieux parent, sir Herbert Oltram, qui l’attendait, assis à une table sur laquelle on servait un confortable déjeuner dont il devait prendre sa part.
– Eh ! arrivez donc, cher Tim, cria le bon major, mon estomac perd patience et s’insurge
– Vous ici, mon oncle?… Embrassons-vous. Je ne vous attendais pas.
Halltry donna l’accolade au voyageur, se plaça en face de lui et jeta les yeux sur son bagage peu considérable.
– Rien qu’une valise et pas de violoncelle !… s’écria le jeune homme. Ceci indique que votre séjour à Londres sera de courte durée.
– Le plus court possible, mon neveu : je viens vous chercher.
– Vous faites bien. Je me disposais à partir pour notre île.
– Vraiment ?… vous m’étonnez.
– Ceci n’a rien d’extraordinaire. Ne savez-vous pas que Londres m’ennuie à périr ?
– Je pensais que la ville vous déplaisait moins depuis quelque temps.
– Psha! et pourquoi pensez-vous cela, je vous prie ?
Sir Herbert se mit à rire bruyamment ; c’était son habitude.
– Pourquoi ? Voyez le petit hypocrite ! parce que vous êtes amoureux, et je viens vous chercher pour vous guérir de votre mal. Il n’y a pas de remède plus efficace, plus sûr, plus prompt, que le changement d’air, la fuite.
– L’absence n’y fera rien. D’ailleurs, savez-vous si je veux guérir, moi ? On ne doit pas guérir les gens en dépit d’eux-mêmes.
– Oh! Oh! c’est donc bien sérieux ? Vous m’effrayez.
– Plus que vous ne pensez, mon oncle. Mais qui vous a si bien informé.
– On m’a recommandé de ne pas vous le dire.
– Parbleu, le beau mystère ! Ce n’est peut être que ce gros fourbe de M. Dodd
– Eh bien! Oui.
– Il vous a mis au courant de l’affaire ?
– Dans votre intérêt…
– Voilà qui est plaisant… Il vous a écrit ?
– Pour m’apprendre que vous vous êtes amouraché d’une certaine institutrice française. Cela m’a paru impossible. Un Halltry, le neveu du major Oltram, baronnet, ne ferait pas pareille folie. Un mariage disproportionné à ce point… allons donc !
– Si fait, mon oncle, il en serait bien capable; je le connais le drôle.
– Bah! vous le calomniez ce pauvre garçon… Passe pour l’amourette mais quant au mariage, halte-là! M. Dodd, un homme d’un rare bon sens, d’une grande prudence, m’engage à venir à votre secours, à vous arracher au péril, malgré vous même. Vous avez rencontré, vu chez lui, par hasard, cette sirène…
– Une sirène ? Oh! Oh !… Réminiscence mythologique.
– Cette beauté si dangereuse, et soudain vous avez pris feu…
– Ce n’est point un feu de paille, je vous en réponds.
– Les représentations amicales de votre chef ont été inutiles, mais vous céderez sans doute, aux conseils de votre oncle. Eh ! mon cher enfant, voyagez pendant dix ans d’un pôle à l’autre, jouez gros jeu à Hambourg, battez-vous contre les plus habiles bretteurs de l’Europe, entretenez en même temps quatre danseuses de l’Opéra de Paris, crevez des chevaux de prix, incendiez votre maison, donnez un steeple-chase au milieu de votre parc, faites-vous nommer consul dans l’île des Bornéo ; mais, pour Dieu ! ne vous mariez pas à une étrangère sans nom et sans fortune. Je vous passe toutes les extravagances imaginables, excepté celle-ci.
– Ah! mon oncle, si vous l’aviez vue et entendue, vous ne tiendriez pas ce langage.
– Psha ! vous raisonnez comme si j’avais votre âge, Tim. Rappelez-vous donc, my dear, que j’ai pris part à la bataille de Toulouse, où Soult, il faut en convenir, nous a donné bien du fil à retordre. J’ai soixante ans sonnés, mon neveu.
– Dodd est un être à double face, un Janus de bureau. Il vous a débité un conte de sa façon; je vais, moi, vous faire de l’histoire. Prêtez-moi un peu d’attention.
– Je vous écoute. Ce jambon est excellent ; revenez-y.
– Volontiers. Tim narra plaisamment tout ce qui s’était passé, et sir Herbert, qui détestait la duplicité, le mensonge, se mit fort en colère :
– Oh! le coquin ! s’écria-t-il, ose-t-il bien ainsi se jouer de nous… d’un Halltry et d’un Oltram ? Comment! c’est lui qui vous a proposé cette demoiselle et il vous dénonce à votre oncle, dénature à plaisir les faits et vous blâme de ce qui est son propre ouvrage… Laissez- moi faire. Il aura de mes nouvelles.
– Calmez-vous, mon oncle, ce gros cafard ne mérite que le mépris. Méprisons-le.
– Vous avez-raison. Ah ! il voulait vous marier à sa grande haridelle de fille ? Voyez-vous ça! Il n’est pas dégoûté. Je pense que vous lui avez dit son fait…
– A quoi bon prendre cette peine ? Ma démission est envoyée. Je n’aurai plus rapports avec lui désormais.
– Vous ne quitterez plus Yarmouth, n’est-ce pas Tim. Nous pourrons jouer souvent le trio d’Onslow.
– Pour jouer un trio, il faut être trois, si je ne me trompe, dit Halltry en souriant, et nous ne serons que deux.
– Ne vous inquiétez de rien, laissez-moi faire, j’ai en tête certain projet, car il est absolument nécessaire que nous soyons trois.
– J’entends. Vous voulez me marier à une musicienne ?
– Précisément. Et c’est pour vous la montrer que je viens vous chercher. On m’en a dit merveilles.
– Bon, vous songez à me donner à une nièce inconnue. Qu’est devenue votre vieille prudence ?
– La connaissance se fera sous les auspices d’un noble et puissant ami.
– Ce parti réunit, je pense, toutes les conditions désirables.
– Certainement, il s’agit de la nièce de lord Beresford. La mère de la jeune lady, riche veuve, belle-sœur de sa seigneurie, a fait construire une élégante villa dans notre île, près de Cowes. Lord Beresford veut bien nous présenter lui-même à ces dames qui sont d’excellentes musiciennes. En avant le trio d’Onslow !
– Je comprends. Lord Beresford s’est mis en tête de me faire épouser sa nièce. Voilà le secret de son patronage.
– Vous avez de la perspicacité, mon neveu.
– A donnant, donnant.
– C’est cela. Il vous aurait fait nommer prochainement consul ou chargé d’affaires. Je sais qu’il a parlé de vous d’une façon très élogieuse à lady Beresford et à miss Elley.
– Malheureusement, ma démission dérange ces beaux projets. Je n’ai plus besoin maintenant de sa protection.
– Ah! diantre, c’est vrai.
– Donc si la nièce ne me plaît pas, je tire, sans le moindre scrupule, mon épingle du jeu et ma révérence. Lord Beresford dira et pensera ce qu’il voudra.
– Oui, mais elle vous plaira indubitablement. Un parti magnifique.
– Je n’ai aucune ambition de fortune, vous le savez, mon oncle et j’entends être parfaitement libre dans mon choix.
– Eh! sans doute… mais de si rares avantages réunis !… songez-y, cher neveu… Et puis notre trio d’Onslow marcherait si bien. Vous savez la partie de violon, et je puis dire que je sais, d’une manière satisfaisante la partie de violoncelle, hein.
– Oui, mon oncle; vous avez un coup d’archet vraiment classique et un aplomb imperturbable
– C’est ce que tout le monde s’accord à dire… Je suis sûr que nous parviendrons à jouer d’une façon magistrale le trio. Quel bonheur ! Ah! mon trio, mon cher trio concertant… Mariez-vous donc bien vite, Tim, mariez-vous.
– Voilà, convenez-en, mon oncle, un égoïsme qui passe les bornes, s’écria gaiement Halltry. Vous ne craignez pas de risquer mon avenir pour un morceau de musique. Quel abus de dilettantisme !
– Un trio sublime… et de plus, inédit. Un autographe infiniment précieux de notre célèbre compositeur. Au surplus, vous verrez, vous apprécierez, vous jugerez, vous prononcerez librement. Je fais des vœux pour que…
– Nous puissions bientôt exécuter le trio en famille.
– Toujours méchant pour votre pauvre oncle !
Sir Herbert Oltram était un grand et beau vieillard, dont les cheveux, d’un blanc d’argent, faisaient ressortir le teint assez fortement coloré. Il avait l’œil vif, le rire sonore, la parole accentuée, le geste brusque, le caractère jovial, un reste de roideur militaire et une passion prononcée, je ne dirai pas pour la musique d’ensemble, mais pour un seul morceau qu’il jouait invariablement depuis plusieurs années, un trio composé par George Onslow, auteur de quintetti si remarquables et si estimés.
Sa petite et très innocente excentricité britannique, sa monomanie, sa toquade comme on dit maintenant, c’était d’étudier, de rabâcher sans cesse, exclusivement, la partie de violoncelle du trio qu’il savait par cœur. Lié d’amitié avec Onslow, il trouva l’occasion de lui rendre un service signalé, et quand le compositeur en renom voulut s’acquitter, sir Herbert le pria d’écrire pour lui un trio (piano, violon et violoncelle) et de lui en donner le manuscrit autographe, signé et daté de sa main.
Mais pourquoi, dira-t-on, un trio plutôt qu’un quatuor ou un quintette?
Pour une raison bien simple : Oltram jouait du violoncelle d’une façon remarquable; Halltry, de son côté, était un violoniste distingué, et, selon toute probabilité, la femme de celui-ci serait plus ou moins pianiste. Il fallait donc un trio. Ce morceau, d’après le vœu de sir Herbert, serait sa propriété, et ne figurerait point dans l’œuvre imprimée du maître. Le major seul pourrait en disposer à sa guise, le garder inédit, le transmettre en manuscrit à ses héritiers ou le faire imprimer, si la fantaisie lui en venait…
Onslow se prêta très gracieusement au désir et à la fantaisie étrange de son ami.
Sir Oltram fut au comble du bonheur. Il eut préféré, je crois, perdre la vie que de perdre ou d’aliéner le précieux autographe musical. Les parties en furent placées dans un bon portefeuille de cuir de Russie, sur lequel on lisait ces mots gravés en lettres d’or :
Trio inédit du célèbre George Onslow, compositeur anglais.
Hommage amical de l’auteur au major sir Herbert Oltram, esq.
III.
L’oncle et le neveu partirent, le soir même, pour Wight.
En arrivant à la gare du chemin de fer, Tim se retourna, saluant d’un regard et d’un soupir les fumées et les brouillards de Londres qui se confondaient dans l’atmosphère.
Le major surprit ce rapide mouvement de tristesse, frappa sur l’épaule du jeune homme et dit : – n’y pensez plus, cher Tim, soyez raisonnable.
– Parler raison à un amoureux, c’est ne pas l’être soi-même, répliqua Halltry, avec un peu d’humeur.
– Je suis certain que miss Elley vous fera bientôt oublier miss… d’Outre-Manche.
– J’en doute fort.
– Maudite passion ! Maudit Dodd! Maudite étrangère!
– Miss Noémi, contrairement à ce que vous pensez, fera du tort à miss Elley.
– Une blonde séraphique…
– Eh ! mon oncle, vous savez bien que j’ai fort peu de goût pour les blondes. Ces figures de cire fondent trop facilement, ces visages d’anges cachent trop souvent des âmes de démons.
– Pourtant l’homœopathie [sic] dit : Similia similibus…
– Curantur, mon oncle, curantur!… Ce qui signifie que les blondes sont pour les blonds un vrai remède d’amour.
– Donc miss Elley vous guérira de votre amour extravagant.
– Ce n’est pas ainsi que je l’entends. La nature se plaît aux contrastes, aux antithèses. Il faut l’ombre à côté du rayon; à côté du blond, il faut la brune.
– Vous prenez donc le mariage pour un paysage ?
– L’opposition des couleurs est presque toujours celle des caractères, des tempéraments, d’où résulte l’harmonie. L’enjouement, la vivacité de la brune et l’humeur rêveuse et placide du blond se corrigent réciproquement, c’est pourquoi il convient de les réunir.
– Je croyais, au contraire, que de la parfaite similitude des natures, des goûts, des instincts, des inclinations, naît l’entente, l’harmonie, le bonheur domestique.
– Vieille erreur, théorie banale et fausse, mon oncle. Dans le mariage, bien plus qu’en toute autre chose, l’ennui naît vite de l’uniformité, et l’ennui produit l’humeur, la maussaderie, qui, à leur tour, font les querelles d’intérieur, c’est-à-dire les mauvais ménages. Il n’existe rien de pis sous le soleil.
– Allons, soit, je passe condamnation. Il paraît que vous en savez plus long que moi sur ce sujet.
– Quoi d’étonnant, cher oncle ?… Vous êtes resté garçon.
– Je ne sache pas que vous vous soyez marié, répliqua le major en riant.
– Non, vraiment ; mais n’ayant point suivi votre mauvais exemple, n’ayant pas fait comme vous vœu de célibat, j’ai étudié une matière fort intéressante pour moi ?
– Il y paraît, jeune homme; soyez donc le professeur de votre vieil oncle.
– Présomption à part, je pourrais jouer sur ce thème des variations qui vous étonneraient et seraient toutes nouvelles pour vous.
L’île de Wight, où la reine d’Angleterre possède, comme on le sait, la délicieuse résidence d’Osborne, a été surnommée avec raison le jardin de l’Angleterre.
Des sites riants et frais, une végétation somptueuse, un climat tempéré et salubre, des habitants au caractère facile, aimable et gai, aux habitudes sociales, aux mœurs hospitalières, font de ce petit fragment de terre abrité du nord, baigné par les eaux de
La vieille miss Dolly Oltram, sœur du major, apprit avec joie que son neveu avait renoncé à la carrière diplomatique. Elle espérait que le mariage projeté le fixerait enfin dans l’île, et qu’elle aurait la consolation de le voir, de l’entendre, de lui serrer la main en mourant, aussi renchérit-elle de son mieux sur l’éloge de misse Elley Beresford, qu’elle ne connaissait point.
Ce panégyrique anticipé fut le thème des conversations quotidiennes des deux vieillards, qui avaient tenu lieu de père et de mère à Tim, mais sans exercer jamais sur lui de pression tyrannique. Halltry, nature peu malléable, caractère peu souple, les laissa discourir tout à leur aise de cette hypothétique union, et ne cessa pas un seul instant de penser à mademoiselle Dalméras.
Le jour de la visite de présentation arriva. Sir Herbert et mis Dolly, qui l’avaient attendu avec impatience, firent, comme on peut croire, de grands frais de toilette.
Le major, tout de noir habillé, était superbe avec son pantalon collant à longs sous-pieds, qui faisaient ressembler ses jambes grêles à une paire d’échasses; son gilet de velours broché d’or et sa cravate de batiste brodée fixée par une épingle de brillant.
Miss Dolly resplendissait et ressemblait fort à un perroquet, grâce à sa robe de soie verte, à son cachemire rouge et à son chapeau de satin jaune. Heureuse harmonie de couleurs! Son tour de cheveux châtains la vieillissait d’au moins dix ans en faisant ressortir ses rides, et vengeait ses cheveux blancs dissimulés avec soin. Quel mauvais tout ce tour lui jouait sans qu’elle s’en doutât le moins du monde.
La mise de Tim était simple; mais il avait dû céder aux instances de sir Herbert et substituer à son Clarence (Clarence-Hat), un affreux petit chapeau parisien, modelé sur le tromblon classique des bandits de l’Abruzze.
Midi sonnait quand lord Beresford arriva en calèche découverte. Deux poney agiles furent attelés à la voiture de sir Oltram, et l’on partit sans retard.
Les habitants de la villa de Cowes étaient au nombre de trois: lady Suzanne Beresford, veuve entre deux âges; sa fille, miss Elley, ayant vingt ans à peine, et la demoiselle de compagnie de celle-ci.
Lady Beresford avait dans le ton et les allures une dignité naturelle qu’adoucissait une aménité charmante. On eût dit qu’elle voulait se faire pardonner, par ses manières affables et prévenantes, le tort d’être de haut parage, d’appartenir à une caste orgueilleuse, de sortir d’une illustre race écossaise. On remarquait en elle les derniers rayonnements d’une rare beauté; on admirait ses traits réguliers et fins, ses grands yeux bleus à l’expression rêveuse, ses cheveux tombant le long de ses joues en soyeuses spirales, d’une douce teinte blond-cendré, mêlé de quelques fils d’argent.
Miss Elley lui ressemblait d’une manière frappante et montrait ce que sa mère avait été à vingt ans. Les blondes, je ne saurais le nier, ont un charme particulier, une délicatesse exquise, mais leur beauté, je voudrais pouvoir dire leur joliesse, le mot serait plus juste, est trop fragile, trop éphémère; sa fleur s’effeuille, se décolore ou perd son parfum aux premiers souffles de l’arrière-saison. La brune, plus vigoureuse, plus forte, résiste mieux à l’assaut des années et se conserve longtemps. On en a vu briller et plaire pendant plus d’un demi-siècle. Les peintres, en général, ne laissent pas de préférer la blonde, voire la rouge, et regarderaient comme un hérétique celui d’entre eux qui s’aviserait de faire une Vénus et une Êve brune ou châtaine [sic].
Il était une heure quand les deux voitures débouchèrent de l’avenue de tilleuls de la villa. Lady Beresford et sa fille, qui les attendaient, s’avancèrent sur le perron, tandis que les grooms ouvraient les portières et abaissaient les marche-pieds.
Lord Beresford, descendu le premier, s’empressa de présenter à sa belle-sœur, sir Oltram, miss Dolly et sir Halltry, qui furent accueillis d’une façon toute cordiale.
Après les saluts et les compliments d’usage, Tim et Elley se regardèrent à la dérobée. Pour l’un comme pour l’autre la première impression ne fut point défavorable.
Le major songea ensuite à son excellent violoncelle de fabrique italienne, qui, soigneusement matelassé dans son étui à garnitures de cuivre brillant, fut tiré de la voiture et porté avec précaution.
On entra enfin dans un des salons du rez-de-chaussée, où était ouvert un magnifique piano à queue. Nouveaux saluts à faire à l’institutrice de miss Elley. Halltry, arrivé le dernier, ne l’eut pas plutôt aperçue qu’il changea de couleur et retint un cri de surprise et de joie. L’institutrice n’était autre que mademoiselle Noémie Dalméras.
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